Comme le disait Jacques Chirac – grand admirateur du Japon –, « les emmerdes, ça vole en escadrille ». Le Premier ministre nippon en fait l’amère expérience.
Scandales en cascade, crise sanitaire, report des Jeux olympiques de Tokyo, obligation de renoncer à des réformes à cause de protestations populaires : tout va mal pour le Premier ministre nippon Shinzo Abe.
« Il y a clairement un problème d’usure, il est là depuis trop longtemps, neuf ans en tout si on compte son premier mandat raté en 2007-2008 », estime pour Le Point Robert Dujarric, directeur de l’Institut des recherches asiatiques de l’université Temple à Tokyo. « À vrai dire, les affaires qui le touchent sont assez minables, ce ne sont pas des scandales majeurs d’enrichissement personnel. Mais il n’a pas compris que le monde a changé, que la politique aujourd’hui devait être plus propre, que ce qui était admis il y a 30 ans ne l’est plus.
Abe est accusé d’avoir favorisé des amis à diverses occasions. À moins que des sous-fifres aient d’eux-mêmes privilégié les connaissances du « tout-puissant Abe » pour lui faire plaisir, un processus appelé sontaku, un des mots les plus entendus ces dernières années. « C’est répétitif et ça fait très mauvaise impression », souligne Robert Dujarric. L’arrestation le 18 juin du député et ex-ministre de la Justice Katsuyuki Kawai et de son épouse Anri, sénatrice, est la dernière affaire en date d’une série qui commence à être longue.
Le couple est accusé d’avoir copieusement arrosé des élus locaux et autres personnes pour qu’Anri soit élue. « L’unité d’enquête spéciale du bureau des procureurs de Tokyo aime ce genre de coup qui prouve son indépendance », confie au Point un ex-inspecteur de cette section d’investigation connue pour avoir aussi arrêté Carlos Ghosn fin 2018. La presse ressort des archives les photos où l’on voit Anri juchée sur le toit d’un camion de campagne électorale, la main dans celle du Premier ministre appelant à voter pour elle.
La chute est brutale dans les sondages : la cote du gouvernement Abe est désormais autour de 36 %, selon l’enquête de l’agence Kyodo réalisée après l’arrestation des Kawai. Abe, l’héritier d’une lignée de politiciens, paie aussi les effets « corona ». « La crise du coronavirus n’a pas été catastrophique sur le plan sanitaire, mais ce n’est pas forcément grâce aux décisions prises. Les conséquences économiques en revanche sont massives », souligne M. Dujarric.
Les critiques se font de plus en plus vives, y compris dans le Parti libéral démocrate d’Abe, où on lui cherche un successeur, son mandat de président prenant fin en septembre 2021.
Esquive
S’il compte encore des régiments de nationalistes pour le soutenir, les protestataires, qui l’ont déjà empêché de prolonger la carrière d’un procureur allié, appellent désormais à sa démission, dont des écrivains comme Keiichiro Hirano et Masahiko Shimada, qui voient en lui un danger pour la démocratie. Le politologue Koichi Nakano juge que « ce gouvernement se caractérise par son manque de transparence » et que cela se voit de plus en plus. Si Abe a montré à maintes reprises qu’il avait de la ressource et pas mal de chance, il semble cette fois coincé. De plus, il ne peut pas utiliser « l’outil de la diplomatie » qu’il a souvent manié pour rebondir, note l’analyste Tobias Harris.
Pour le moment, Abe s’en tire avec des pirouettes et des phrases prétextes qu’il lit au Parlement ou en conférence de presse en réponse à des questions préalablement reçues. Un proche se fait épingler, un ministre est forcé de démissionner ? « Je ressens pleinement ma responsabilité, je prie les citoyens de m’excuser », puis rien. Il balaie les critiques et confie le service après-vente à son fidèle serviteur, le secrétaire général du gouvernement, Yoshihide Suga, très doué pour rembarrer les journalistes pugnaces et s’accorder les faveurs des moins aguerris. Reste qu’Abe est toujours obsédé par la mission qu’il s’est lui-même assignée : réformer la Constitution pacifiste jamais retouchée depuis 1947. « On voit mal comment il pourrait y parvenir », tranche Robert Dujarric. Quant aux JO de Tokyo, qu’il veut voir avant de partir, rien ne garantit pour l’heure qu’ils se tiendront bien l’an prochain.
Par Karyn Nishimura à Tokyo



