« Les câbles sous-marins sont utilisés par la Russie ou la Chine pour affaiblir leurs ennemis et par les géants numériques pour asseoir leur domination »

 

Après avoir discrètement accompagné l’essor de la mondialisation, les câbles sous-marins sont devenus le théâtre d’une rivalité entre grandes puissances. Dans La Guerre silencieuse. Enquête sur les câbles sous-marins (Grasset, 312 pages, 24 euros), un ouvrage passionnant et richement documenté, Marie Baléo raconte comment ces structures sont devenues les cibles d’actes de sabotage dans la guerre hybride menée par la Chine et la Russie. Des réseaux qui sont désormais aussi indispensables aux Etats qu’aux géants du numérique qui les contrôlent.

En quoi l’histoire des câbles sous-marins raconte-t-elle la mondialisation ?

Les câbles ont été pensés et posés pour la mondialisation. Il y a d’abord l’invention des câbles télégraphiques, qui vont permettre aux messages de voyager plus vite que les hommes chargés de les transmettre. Dans la première moitié du XIXe siècle, la fièvre du télégraphe s’empare de l’Europe et des Etats-Unis. Mais comment les poser dans l’eau ? L’Angleterre découvre alors la gutta-percha, une gomme qui vient d’un arbre de la péninsule de Malacca, et qui peut servir d’isolant. Il y a d’autres défis techniques à relever, comme la taille des bateaux, pas assez grands pour contenir les centaines de kilomètres de câble à dérouler dans l’Atlantique, d’autant plus que certains se brisent ou se perdent en pleine mer.

Pour les aventuriers des câbles sous-marins, il y a donc eu beaucoup de tâtonnements et de déconvenues dans les années 1850, jusqu’à ce que les techniques s’améliorent. En 1877, la quasi-totalité des liaisons sous-marines étaient britanniques, signe de l’hégémonie du Royaume-Uni sur la finance et le commerce mondiaux. Grâce à eux, on va connaître en temps quasi réel les volumes de biens disponibles en Orient ou en Amérique du Sud, et leurs prix. C’est le début de la mondialisation.

Comment la fragmentation géopolitique transforme-t-elle ce réseau construit pendant la mondialisation ?

Les câbles se sont développés à une époque marquée par l’essor du commerce international et l’ouverture des frontières. Ce monde-là est en train de disparaître ; les câbles sont désormais utilisés par des Etats comme la Russie ou la Chine pour affaiblir leurs ennemis occidentaux, et par les géants numériques pour asseoir leur domination. Les propriétaires des câbles ont longtemps été des consortiums réunissant des opérateurs de télécommunications de différents pays.

Sur les projets internationaux les plus ambitieux, ces consortiums cèdent de plus en plus la place aux géants américains du numérique, Meta (Facebook) et Alphabet (Google), qui possèdent d’immenses réseaux, tissés partout sur la planète. Ceux-ci leur permettent de réduire de quelques millisecondes la durée qui sépare la requête de l’utilisateur du résultat de la recherche. Un chercheur de Google a montré que quand le temps nécessaire pour obtenir une réponse à une requête Google passe de 100 à 400 ms, le nombre de requêtes diminue de 0,2 % à 0,6 %, ce qui représente des centaines de millions de dollars de pertes de recettes publicitaires.

Ces réseaux sont-ils devenus enjeux de souveraineté pour les grandes puissances rivales ?

La Chine tisse son propre réseau, notamment pour ne pas dépendre de celui des géants du numérique américains. Mais lorsque Pékin a dévoilé un projet de câble entre Hongkong et Valparaiso, au Chili, sur un continent américain qui est la chasse gardée des Etats-Unis, Washington a pris des mesures de rétorsion et a imposé des sanctions et des restrictions de visas à trois hauts responsables chiliens, dont le ministre des transports et des télécommunications, Juan Carlos Muñoz.

L’Union européenne commence seulement à prendre conscience de l’importance de ce domaine et a annoncé, mardi 20 octobre, un câble Groenland-Europe qui pourrait s’étendre ensuite au Canada et à l’Asie. Les Européens sont en revanche très présents dans la pose et la réparation de câbles, notamment les entreprises françaises Alcatel Submarine Networks et Orange Marine.

Ces câbles peuvent-ils être utilisés pour espionner ?

Les données ne peuvent être interceptées que dans ce que l’on appelle les « stations d’atterrage », c’est-à-dire à l’endroit où les câbles sous-marins se raccordent au réseau terrestre. Dès que l’on dévie le signal optique sur un câble en pleine mer, l’opérateur peut le détecter. Grâce à leur position prédominante dans les secteurs de la finance et de la technologie, les Etats-Unis sont au centre du monde des échanges de données.

Or, en 2013, une vaste opération secrète nommée « Fairview » est révélée, qui concerne l’espionnage, par les Américains, de volumes colossaux de données transitant par ces stations. Washington avait passé des accords avec l’opérateur AT&T pour intercepter, entre autres, des millions d’e-mails chaque jour. Les stations d’atterrage offrent donc en théorie aux Etats la possibilité d’espionner les communications de leurs adversaires.

Les câbles sous-marins peuvent-ils être les cibles d’attaques ?

C’est déjà le cas. Mais il est improbable et quasiment impossible que des ruptures de câbles entraînent un black-out mondial, car le réseau est très résilient. Des sabotages existent déjà, caractéristiques de la guerre hybride menée par la Russie ou la Chine. Leurs attaques ne portent aucune signature. Ils ciblent des infrastructures civiles et testent la réaction de l’adversaire. Il y a aussi une asymétrie dans les moyens engagés : il suffit de faire traîner une ancre au fond de la mer pour couper un câble, alors que sa réparation coûte beaucoup plus cher.

Depuis que la Chine a coupé des câbles près de Taïwan, l’île a pris plusieurs mesures. Si un navire éteint son transpondeur, c’est-à-dire son système d’identification et de positionnement en mer, ce qui est suspect, il doit payer une amende pouvant aller jusqu’à 300 000 dollars [environ 267 000 euros], et jusqu’à 3 millions de dollars s’il endommage un câble. Il y a aussi des zones où il est interdit de jeter l’ancre.

Mais Taïwan redoute surtout une attaque chinoise de ses stations d’atterrage. L’île n’en possède que six et elles sont très surveillées. En mer Baltique, les incidents se sont multipliés entre 2023 et 2025. Mais, en réalité, tout a commencé dix ans plus tôt, lorsque la Russie a mandaté des dizaines de navires pour cartographier les fonds sous-marins, dont certains sont impliqués dans des actes de sabotage. Des navires dits de « recherche hydrographique » ont dans leur cale de nombreux submersibles, parmi lesquels se trouvent des robots pouvant sectionner des câbles.

La Chine et la Russie adoptent-elles la même stratégie ?

Ils coopèrent. En décembre 2024 et janvier 2025, par exemple, un navire russe rôdait autour de Taïwan sans que l’on comprenne ce qu’il faisait là-bas, et à peu près au même moment plusieurs navires chinois ont été impliqués dans des incidents en mer Baltique. L’une des hypothèses qui m’a été donnée se trouve dans le scénario de L’Inconnu du Nord-Express [1951] d’Alfred Hitchcock : deux inconnus se rencontrent dans le train : l’un a un problème avec sa femme et l’autre avec son père. L’un d’eux propose alors que chacun tue celui ou celle qu’il ne connaît pas pour accomplir le crime parfait, sans mobile. C’est peut-être pareil avec la Chine et la Russie : si un navire chinois laisse traîner son ancre et coupe un câble en mer Baltique, on se dira que c’est un simple accident, car il n’a aucune raison de le faire.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/25/les-cables-sous-marins-sont-utilises-par-la-russie-ou-la-chine-pour-affaiblir-leurs-ennemis-et-par-les-geants-numeriques-pour-asseoir-leur-domination_6800072_3232.html

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