« La défaite d’Erdogan à la présidentielle turque est secrètement souhaitée à Paris, Berlin ou Washington »

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L’hypothèse d’une alternance à Ankara, longtemps illusoire, est désormais prise au sérieux par les Occidentaux, explique, dans sa chronique, Philippe Ricard, journaliste au « Monde ».

La mise en scène aurait pu être plus percutante encore si les deux protagonistes du jour avaient pu se rendre sur place, à Akkuyu, dans le sud de la Turquie sur les bords de la Méditerranée : les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine ont inauguré ensemble, à distance, jeudi 27 avril, la première centrale nucléaire turque construite avec le soutien financier et la technologie russes. Tandis que le maître du Kremlin avait évité de faire le voyage, en pleine guerre en Ukraine, son homologue turc est lui aussi intervenu de loin, en raison des troubles intestinaux qui l’ont obligé à interrompre brièvement sa campagne en vue des élections présidentielle et législatives du 14 mai.

Il n’empêche, l’apparition virtuelle des deux autocrates au beau milieu des débats électoraux, alors que les réacteurs de la centrale sont encore loin d’être opérationnels, donne une idée des enjeux géopolitiques du scrutin.

« Une victoire d’Erdogan serait une victoire pour Poutine », considère Marc Pierini, chercheur associé à Carnegie Europe et ancien ambassadeur de l’Union européenne (UE) à Ankara. A contrario, la défaite du président sortant face au chef de file de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, ferait les affaires des Occidentaux, à commencer par celles des Européens. A Bruxelles, Paris ou Berlin, comme à Washington, la discrétion est de mise afin de ne pas susciter la colère du dirigeant sortant en interférant dans la joute électorale.

Cependant, l’hypothèse d’une alternance à Ankara, longtemps illusoire, est désormais prise au sérieux, voire secrètement souhaitée, en dépit de doutes persistants sur la bonne tenue du scrutin, ainsi que sur la réaction du dirigeant islamo-conservateur en cas de revers dans les urnes. La crise économique, la gestion chaotique du récent tremblement de terre dans le sud-est du pays et la lassitude d’une partie de l’électorat envers un pouvoir de plus en plus autoritaire donnent espoir à la coalition d’opposition conduite par le leader du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste).

« Si les électeurs turcs arrivent à déloger Erdogan de son palais présidentiel, c’est un tournant géopolitique majeur », veut croire l’ancienne ministre espagnole des affaires étrangères, Arancha Gonzalez, doyenne de l’Ecole des affaires internationales de Sciences Po à Paris.

S’il n’entend pas sacrifier les liens économiques avec la Russie ni renoncer à la centrale d’Akkuyu, Kemal Kiliçdaroglu se dit soucieux de « normaliser » ses relations avec ses partenaires occidentaux. La promesse pourrait aller de soi pour tout dirigeant d’un pays membre de l’OTAN et candidat à l’UE, engagé dans de laborieuses négociations d’adhésion – suspendues depuis 2018. Elle n’a pourtant rien d’une évidence après la double décennie au pouvoir d’Erdogan, tant ce dernier a mis à l’épreuve les relations avec ses homologues occidentaux, allant jusqu’à qualifier l’ex-chancelière allemande Angela Merkel de « nazie », ou à s’interroger sur la « santé mentale » d’Emmanuel Macron.

Mises en garde

La guerre en Ukraine donne une bonne idée du double jeu de la Turquie d’Erdogan. Dans ce conflit qui a ressoudé l’OTAN, Ankara a condamné l’invasion, fourni des drones à Kiev et fermé les détroits vers la mer Noire à la flotte russe, mais sans reprendre à son compte les sanctions adoptées contre Moscou par les capitales occidentales.

Ces dernières considèrent même que la Turquie est devenue un point de passage pour contourner les mesures prises à l’encontre de la Russie, les échanges entre les deux Etats ayant bondi depuis le début du conflit. « Les mises en garde se sont multipliées, les Turcs ont commencé à prendre conscience du problème, mais ils doivent joindre les actes à la parole », relève un diplomate européen.

« Dans la situation actuelle, l’essentiel de l’enjeu pour les Européens comme pour l’ensemble des Occidentaux, c’est la relation de la Turquie avec l’OTAN en regard de celle qu’elle entretient avec la Russie », observe Marc Pierini : « Deux questions restent ouvertes : la Turquie va-t-elle s’engager dans les opérations de réassurance sur le flanc est de l’OTAN ? Que vont-ils faire avec les missiles russes ?  » La livraison d’une batterie de missiles S-400 à Ankara avait ouvert une brèche dans la défense antiaérienne de l’Alliance atlantique. En représailles, Ankara a été exclu du programme d’avions furtifs américains F-35.

Restaurer l’Etat de droit

A quelques détails près, Erdogan est aussi l’un des rares dirigeants au sein de l’OTAN à ne prendre aucune mesure pour sécuriser le flanc est de l’OTAN face aux menaces russes. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, il s’est enfin beaucoup employé pour bloquer l’adhésion de la Suède à l’Organisation. L’opposition turque, à en croire les officiels suédois, serait au contraire prête à ratifier dès que possible cet élargissement.

« Si Erdogan perd et accepte de perdre, cela change pas mal de choses. Quelle que soit l’issue des élections, on serait bien conseillé de relancer les relations avec la Turquie », dit une source diplomatique, en souhaitant que l’UE adapte sa réponse à l’ampleur du « renouveau démocratique » annoncé par une opposition soucieuse de restaurer l’Etat de droit, après les dérives de l’ère Erdogan. Nul ne songe à ce jour à relancer les négociations d’adhésion à l’UE. « L’intégration de la Turquie serait nécessaire sur le plan géopolitique, possible sur le plan économique, mais elle est très difficile sur le plan politique, du fait de l’opposition qu’elle suscite dans certains pays membres. On ne peut dire ni oui ni non », juge Arancha Gonzalez.

Néanmoins, les Vingt-Sept pourraient proposer de moderniser l’union douanière qui les unit de longue date à la Turquie, pour l’élargir aux services. Voire libéraliser les visas et associer les Turcs à certains projets énergétiques en Méditerranée, afin de contribuer à réduire les contentieux avec la Grèce. Sans oublier d’éventuelles coopérations dans le cadre de la Communauté politique européenne, dont le prochain sommet, le 1er juin à Chisinau (Moldavie), constituera le premier rendez-vous de l’après élections turques.

« Les questions resteront difficiles, mais le climat sera apaisé », espère Marc Pierini, non sans avertir de difficultés prévisibles au sujet de la Syrie, l’opposition aux portes du pouvoir à Ankara envisageant de reconnaître le régime de Bachar Al-Assad contre l’avis des Européens et d’y renvoyer les réfugiés syriens.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/11/la-defaite-d-erdogan-a-la-presidentielle-turque-est-secretement-souhaitee-a-paris-berlin-ou-washington_6172871_3232.html

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