Il y a cent ans tombait le califat ottoman : récit d’une chute qui continue d’habiter les mémoires en Islam

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La volonté de réunir l’ensemble des musulmans sous un même pouvoir s’étant finalement révélée illusoire, le Parlement turc vote en mars 1924 l’abolition du califat. Si ce dernier n’a toujours pas été rétabli, certains mouvements islamistes continuent à appeler à sa restauration.

Par  (Professeur des universités à Sciences Po)

Le 3 mars 1924, le Parlement turc vote l’abolition du califat [Abdülmecid II (1868-1944) étant le 101e calife]. C’est la fin d’un mythe, celui du magistère ottoman sur l’oumma, cette communauté des fidèles musulmans à vocation universelle. Mais c’est aussi la fin d’une illusion, puisque le calife ottoman avait perdu tout pouvoir temporel avec l’abolition du sultanat en 1922, et la proclamation de la République turque l’année suivante, Mustapha Kemal (1881-1938) devenant son premier président. Ce n’est qu’en 1934 que le fondateur de la Turquie moderne se verra conférer par le Parlement le titre d’Atatürk, Père des Turcs.

La dignité de calife avait eu pendant plus de deux siècles une importance mineure pour les sultans ottomans, attachés à leur pouvoir (sulta) effectif plutôt qu’à la succession (khilafa) du prophète Muhammad (Mahomet).

La fiction califale ottomane

En 1517, le sultan Sélim 1er avait certes ramené du Caire à Istanbul le calife Al-Mutawakkil III, lointain descendant des Abbassides expulsés de Bagdad en 1258. Mais, à la différence des mamelouks d’Egypte, qui faisaient prononcer la prière du vendredi au nom d’un calife dépourvu de toute autorité réelle, les sultans ottomans avaient depuis longtemps organisé en leur seul nom ce rite fondamental pour leur légitimation.

S’il y a eu abolition du califat, elle s’est donc produite lors de la prise du Caire en 1517, et non lors du vote d’Ankara en 1924. En outre, les Ottomans n’avaient aucun droit à revendiquer un titre dont on pouvait débattre s’il devait échoir à la parentèle du Prophète ou résulter d’un consensus, mais dont il était certain qu’il ne pouvait revenir qu’à un Arabe.

C’est une laborieuse construction qui permit au sultan ottoman de se proclamer calife en 1774… dans le cadre d’un traité avec la Russie : le sultan Abdülhamid Ier reconnaissait alors l’indépendance formelle de la Crimée (bientôt annexée par Catherine II), mais il conservait en tant que calife une autorité spirituelle sur la population musulmane de ce territoire. Cette union, dans la seule personne du souverain ottoman, des pouvoirs temporels du sultan et spirituels du calife perdura jusqu’à l’accession au pouvoir, en 1908, des Jeunes-Turcs, parti politique nationaliste révolutionnaire.

Les nouveaux maîtres de l’Empire n’hésitent alors pas à remplacer en 1909 Abdülhamid II – surnommé « le Sultan rouge » en raison de la sanglante répression qui suivit une rébellion arménienne en 1894 – par le plus docile Mehmed V. Ils croient profiter de son prestige de calife pour déclencher en son nom, en novembre 1914, le djihad contre la France, la Russie et la Grande-Bretagne. Mais cet appel n’a aucun écho, ni dans les Indes britanniques, ni dans le Caucase russe, ni en Afrique du Nord française, preuve que l’autorité morale du calife n’est déjà plus qu’une fiction.

L’islam, religion acéphale

Pourquoi alors accorder tant d’importance à l’abolition du califat ? D’abord parce qu’elle révèle crûment une réalité que les non-musulmans, souvent à la recherche d’un « pape » de l’islam, ont du mal à appréhender : la réalité du caractère acéphale de la religion révélée à Muhammad. Déjà la désignation d’un calife, littéralement « successeur », à la mort du Prophète n’avait été en 632 qu’une réponse pragmatique au vertige de cette disparition.

Le calife n’a jamais que l’autorité que les musulmans lui reconnaissent. On voit donc, par le prisme de la notion de califat, que la notion de libre arbitre prend une tout autre dimension en islam que celle habituellement retenue dans le champ marqué par l’héritage judéo-chrétien. Il en est de même pour la laïcité, si l’on entend par cela la séparation entre le politique et le religieux, donc très concrètement entre le « sultan » et le « calife ». Il suffit de rappeler que des centaines de millions de musulmanes et de musulmans ont fort bien vécu leur foi depuis 1924, en l’absence de tout calife reconnu.

Le chérif Hussein (1853-1931) avait certes quelques titres à faire valoir pour prétendre à devenir calife. La famille de cet ancien gouverneur ottoman de la province du Hijaz – qui comprend les villes saintes de La Mecque et de Médine – assurait descendre directement du Prophète. Il se déclare donc calife au lendemain du vote du Parlement turc et il réunit à La Mecque, à l’occasion du pèlerinage, un congrès en ce sens, en juillet 1924.

Mais la menace grandit aux frontières du Hijaz (aujourd’hui en Arabie saoudite), tant les wahhabites d’Abdelaziz Ibn Saoud (vers 1880-1953) se font de plus en plus agressifs. Un an après la revendication du califat par le chérif Hussein, celui-ci est contraint à l’exil par Ibn Saoud, qui s’empare de La Mecque et de Médine.

1953, le retour du califat

En juin 1926, Ibn Saoud (désormais roi d’Arabie saoudite) réunit un « congrès du monde musulman » à La Mecque, mais son intention n’est en rien de rouvrir le débat sur le califat. Il s’agit pour lui de rassurer les dirigeants et les pèlerins inquiets de l’intolérance wahhabite. En décembre 1931, un nouveau congrès panislamique se déroule cette fois à Jérusalem. Mais le mufti Haj Amine El-Husseini, qui l’a convoqué, entend surtout mobiliser le reste de ses coreligionnaires autour de la question palestinienne.

Il faut attendre 1953 pour qu’un dissident palestinien des Frères musulmans [Taqi Eddin Al-Nabahani] fonde en Jordanie le Parti de la libération islamique (PLI, souvent désigné sous son appellation arabe de Hizb Al-Tahrir/HT), dont le programme prévoit explicitement la restauration du califat. Ce parti élitiste, qui refuse toute forme d’élection, se consacre à l’action clandestine, dans la perspective d’une prise du pouvoir de type putschiste, et donc de l’imposition d’un califat par le haut. Il est aujourd’hui surtout implanté en Indonésie et en Asie centrale. La nostalgie du califat est aussi répandue… et fantasmatique que celle d’un supposé « âge d’or » de l’islam.

L’Organisation de la coopération islamique (OCI) fonctionne depuis 1969 comme une structure interétatique de cinquante-sept membres, calquée sur le modèle de l’ONU – avec la différence que la Palestine y est considérée comme un Etat à part entière. Et c’est ce modèle étatique que le djihadiste irakien Abou Bakr Al-Baghdadi a contesté, en se proclamant calife, à Mossoul, en juillet 2014.

Là encore, l’enjeu était purement politique : il s’agissait pour le groupe terroriste de rejeter dans les affres de l’« impiété » un milliard et demi de musulmans, et de justifier ainsi la violence aveugle exercée contre eux. D’ailleurs, quand Baghdadi est tué dans un raid américain, en octobre 2019, son successeur a beau se parer du même titre de calife, une telle prétention n’a plus aucun écho. Le califat n’est bel et bien plus de ce monde.

Cet article a initialement été publié en juin 2015 dans le hors-série du « Monde des religions » nº 24, « Les 20 dates clés de l’islam », et a été mis à jour en mars 2024.

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/03/16/il-y-a-cent-ans-tombait-le-califat-ottoman-recit-d-une-chute-qui-continue-d-habiter-les-memoires-en-islam_6222350_6038514.html

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