Comment Veles, petite ville des Balkans, est devenue la capitale des infox pro-Trump

Par  (Veles [Macédoine du Nord], envoyé spécial)

« Dix ans de post-vérité » (1/5). En 2016, Donald Trump est élu président des Etats-Unis, porté par le soutien inattendu d’un trafic de clics issu de la ville macédonienne, devenue symbole de l’ère de la post-vérité. Une décennie plus tard, ses dealers de fake news surfent toujours sur la naïveté des électeurs trumpistes.

Quand on arrive à la gare routière, en contrebas de la vallée, on est pris à la gorge par une odeur âcre, mélange incommodant de mazout, de poussière et d’ammoniac. Trois décennies de rejets par une fonderie de plomb et de zinc ont durablement contaminé l’air et le sol de la commune. Berceau historique de la culture macédonienne, Veles est aujourd’hui la ville la plus polluée du pays. Et depuis dix ans, c’est des berges viciées du Vardar que ses habitants intoxiquent les Etats-Unis et, par ricochet, la planète entière.

En mai 2026, après une enquête du FBI, un tribunal de New York ouvre une procédure pour « fraude électronique », « complot de fraude électronique » et « vol d’identité avec circonstances aggravantes ». Les deux prévenus, Goran Spiridonov, 25 ans, et Kristina Janeva, 39 ans, sont accusés d’avoir gagné plusieurs centaines de milliers de dollars en vendant à des partisans républicains de la camelote à l’effigie de Donald Trump, mentant sur leur valeur et leur origine. Le tout, de Veles.

Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis entendent parler de cette petite ville désindustrialisée. En 2016, après l’élection surprise de Donald Trump, des enquêtes du Guardian et de BuzzFeed révèlent que plus de 140 sites et pages Facebook ont pesé sur les élections en diffusant de fausses informations. Dans leur immense majorité, ils ont été créés dans cette commune vallonnée de 50 000 âmes. Voilà Veles intronisée « capitale mondiale de la fake news », ces infox virales qui s’imposent durablement dans le paysage de la vie politique en ligne.

Dix ans de post-vérité plus tard, en Macédoine du Nord, nul remords. Les entrepreneurs locaux du Web sont vus comme les licornes des Balkans, ceux qui dans les remous d’une transition économique aride ont réussi à faire fortune. « La plupart d’entre eux sont fiers. Du temps de la Yougoslavie, Veles avait été rebaptisée “Titov Veles”, du nom du président socialiste. Maintenant, les gens plaisantent sur le fait qu’elle devrait être renommée “Trump Veles” », rapporte Goran Rizaov, journaliste pour l’agence de presse Meta.mk.

Pseudo-conseils santé

L’ascension médiatique inattendue de cette ville est une histoire d’occasions. Depuis le début des années 2010, un informaticien du cru, Mirko Ceselkoski, y vend des formations de marketing Web. Son créneau ? Créer des sites en anglais destinés au public américain, et doper leur audience grâce à des annonces sur des sites pornographiques ou de faux comptes Facebook. Grâce à ses stratagèmes roublards, il perçoit plus de 1 000 dollars (866 euros) par mois en revenus publicitaires en ligne, là où le salaire moyen en Macédoine dépasse alors à peine l’équivalent de 400 dollars.

Sur ses conseils, en 2014, deux frères vélésiens, Borce and Aleksandar Velkovski, lancent un premier site de pseudo-conseils de santé, Healthy Food House. Issus de l’unique formation secondaire de Veles, une faculté de nutrition, ils n’hésitent pas à y recommander le gingembre contre le cancer. Absurde, mais des centaines de milliers d’internautes américains crédules se laissent berner par leurs articles.

Le succès des frères Velkovski fait le tour de la ville. Des milliers de Vélésiens se lancent dans l’aventure, professeur d’anglais opportuniste, lycéen désœuvré ou encore informaticien, tantôt sur la NBA, tantôt sur les voitures de course, en recopiant des sites anglophones. Mirko Ceselkoski rebaptise pompeusement sa formation « Facebook Marketing University ».

Le filon Donald Trump

Le tournant se produit en 2015, lorsqu’un avocat en droit de la presse, Arsov Trajche, a l’idée d’écrire sur l’actualité américaine. « Mon frère était au chômage, il avait besoin d’argent. J’essayais de l’aider. Il se trouve que je suis passionné de politique », se justifie-t-il auprès du Monde. Il cofonde le premier site Web vélésien du genre, USA Politics Today, qui publie rapidement des absurdités anti-Clinton.

Arsov Trajche rejette toute connivence avec la Russie. Il affirme qu’il soutenait initialement le sénateur du Texas Ted Cruz, candidat malheureux à la primaire républicaine de 2016. S’il s’est mis à publier du contenu pro-Trump, c’est que l’ancienne star de la télévision générait bien plus de clics que tout autre candidat. « Cela ne marchait pas aussi bien avec les démocrates », confirme Maarten Schenk, fondateur du site de vérification Lead Stories, familier des réseaux macédoniens.

En quelques mois, USA Politics Today rentre dans les 500 sites d’actualité les plus lus aux Etats-Unis, et lance une nouvelle mode à Veles. Donald Trump News, Trump Vision365, US Conservative Today… Les pseudo-sites politiques champignonnent. Ils pillent les sites d’extrême droite américains, et reproduisent les rumeurs les plus invraisemblables, comme celle selon laquelle le pape François soutiendrait Donald Trump. « La plupart étaient des jeunes qui cherchaient à se faire de l’argent en ligne sans avoir conscience de toutes les conséquences de leurs activités. Ils n’avaient qu’une compréhension limitée de ce qu’ils publiaient », se désole Aleksandar Stojkovski, ancien camarade de plusieurs d’entre eux.

Nouveaux riches

Dans les mois qui suivent sa défaite retentissante à la présidentielle de novembre 2016, la candidate démocrate, Hillary Clinton, blâme à plusieurs reprises ces « types en Macédoine », qu’elle soupçonne de collusion avec la Russie. A Veles, en revanche, les clikatsi (« cliqueurs »), comme on les appelle ici, se pavanent. « Dans les discothèques, on pouvait les voir attablés avec les bouteilles les plus chères du bar, celles qu’aucun habitant ne peut se payer », se souvient Duma Urednik, qui tient l’un des principaux sites d’actualité sur la ville, Duma.mk.

Certains arrêtent leurs études, roulent en BMW, et s’enivrent de leur succès. « La première fois que j’ai pris de la cocaïne, j’étais dans une boîte de nuit, se remémore sur X l’un d’eux, Rumen Naumovski. Quand je suis rentré, je me suis assis devant mon ordinateur, et j’ai travaillé [sur mon site], j’avais l’impression d’être à Wall Street, à New York. » Mirko Ceselkoski n’a jamais été ébranlé par les remords. Il se présente désormais fièrement comme « l’homme qui a accidentellement aidé Donald Trump à remporter les élections américaines ». Il revendique 1 300 étudiants, qui cumuleraient 100 millions de fans Facebook, 20 millions de visiteurs uniques par jour, et plus de 7 millions de dollars de revenu par mois.

Adaptation permanente

Pour Facebook, l’effet de souffle de l’élection de 2016 est catastrophique. La plateforme serre la vis et bloque des centaines de pages. Mais les Vélésiens migrent aussitôt sur Twitter, puis sur des plateformes pro-Trump plus conciliantes. Sans changer de cible : les Etats-Unis. En effet, dans le monde de la publicité en ligne, un clic d’un citoyen américain rapporte plus que les autres.

En 2019, Rumen Naumovski troque son image de cocaïnomane contre celle d’un fervent trumpiste amouraché des Etats-Unis, et lance de sa chambre à Veles Resist the Mainstream, un site violemment anti-islam et anti-LGBT. Il ouvre un siège postiche au Texas, puis il crée sur les réseaux sociaux conservateurs un compte baptisé « Donald Trump Tweets » qui, sous le couvert d’hommage au président, met en avant son site Web. Des centaines de milliers d’Américains tombent dans le panneau. En 2020, le comité transpartisan pour l’intégrité des élections américaines lève la supercherie, et obtient la suspension temporaire du site.

Malgré les fréquentes fermetures de sites et de faux comptes, les clikatsi ne lâchent pas le filon. Dans l’ombre, les entrepreneurs vélésiens développent des mailing lists, recourent à des adresses fictives aux Etats-Unis ou se diversifient en vendant des produits dérivés trumpistes. Encore en 2024, Forbes identifie un nouveau réseau macédonien cumulant 4,5 millions d’abonnés.

La ville est devenue une industrie de contenu. « Des centaines de personnes travaillent encore à Veles, mais ce sont ceux au bas de la pyramide, les exécutants, ceux qui partagent des liens sous les articles ou mettent des likes », observe Duma Urednik. Dans les rues, les voitures de luxe se sont faites plus rares. Les premiers millionnaires du fake, eux, ont migré à Dubaï ou à Abou Dhabi, pour profiter de leur petite fortune loin des rives intoxiquées du Vardar.

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