PORTRAIT. À la fois europhile, réservée et maladroite, rien ne prédisposait Theresa May à devenir l’héroïne de la tragi-comédie du Brexit.
Que diable allait-elle faire dans cette galère ? Sans faire offense aux Britanniques, c’est d’abord Molière qui vient à l’esprit quand il s’agit d’évoquer le sort de leur Première ministre. Après tout, ils sont encore dans l’Europe.
La galère, donc, n’est pas celle de Géronte ni de son fils Léandre, mais celle dans laquelle a embarqué Theresa May. Depuis près de trois ans qu’elle gouverne aux destinées du royaume, avec le Brexit pour seul horizon, la mer n’aura jamais été aussi agitée entre les îles britanniques et le continent. De défaites en trahisons, son passage au 10 Downing Street se résume à une longue accumulation de revers. Le dernier en date remonte à vendredi dernier, quand son projet de sortie de l’Union européenne a été rejeté… pour la 3e fois. Et la bataille est loin d’être finie : elle a demandé ce vendredi un report du Brexit jusqu’au 30 juin.
Comment en est-elle arrivée là ? Rien ne laissait présager une telle carrière à cette élue conservatrice, plutôt discrète et mollement pro-européenne. C’est son abnégation qui aura fait d’elle une sorte de martyre du Brexit. Jusqu’à adopter une posture quasi sacrificielle. « Votez pour mon accord et je vous promets que vous ne me reverrez plus. » C’est en substance le message qu’elle a fini par lancer aux parlementaires dans l’espoir de glaner quelques voix. Un dévouement d’autant plus remarquable qu’elle s’acharne à défendre une cause à laquelle elle ne croit pas !
En effet, à force de la voir ferrailler pour son Brexit, à Bruxelles, à Strasbourg, à Westminster…, on en oublierait presque sa position lors de la campagne référendaire. Elle s’était rangée, à sa manière, discrètement mais sûrement, du côté des « remainers », ceux qui voulaient rester dans l’UE. Et quand, le 24 juin 2016, au lendemain du référendum catastrophique qu’il a lui-même initié, David Cameron fuit avec femme et enfants, personne n’imagine qu’une anti-Brexit puisse prendre la relève. D’autant que le pays paraît alors plus divisé que jamais. C’est en fait presque par hasard, sans élection générale et au terme d’une étrange campagne en son sein, que le Parti conservateur désigne Theresa May. On mesure aujourd’hui la clairvoyance, ou le cynisme, de ses collègues, qui, trop galants, lui ont donné du « After you, my dear Theresa ».
Saint-Clément et randonnées
Theresa l’effacée devient un sujet d’étude, car, même sur son île, elle passe pour une quasi-inconnue. Pas de scandale, pas de coup d’éclat. Lors de ses dix années au Parlement, la presse a davantage commenté le motif de ses chaussures « léopard » que son positionnement politique. Son discours d’investiture résume d’ailleurs bien sa personnalité, au grand malheur des tabloïds : « Je ne passe pas mon temps dans les studios de télévision. Je ne raconte pas de ragots sur les gens pendant le déjeuner. Je ne bois pas de verres aux bars du Parlement. Je ne dis pas souvent ce que j’ai sur le cœur. Je fais simplement le travail qui est devant moi. »Dans un pays où les carrières politiques se font et se défont au pub autour d’une pinte, on ne lui connaît qu’une boisson de prédilection, le Saint-Clément. Une drôle de mixture sans alcool composée de jus d’orange et de limonade au citron amer… Son style est désespérément banal et convenu, comme sa vie familiale. Un mari banquier, le même depuis trente-neuf ans, pas d’enfant, pas de « hobby » connu, si ce n’est la randonnée. Difficile de faire moins « fun », surtout au pays de Boris Johnson et des Monty Python.
Danse et dissolution
Seule sa longue silhouette dégingandée intrigue. Ainsi que sa gaucherie, devenue légendaire après qu’elle s’est essayée à des pas de danse lors d’une tournée en Afrique du Sud et au Kenya. Elle parvient enfin à se faire un nom à l’international… en devenant pour quelques jours la risée du monde entier. À se demander si elle ne l’a pas fait exprès. Car, tandis que le Royaume-Uni est pris de schizophrénie, voulant être à la fois dans l’Europe et hors de celle-ci, sa Première ministre semble, elle, souffrir d’une autre pathologie grave : le masochisme.
Après tout, c’est elle l’unique responsable du désastre de juin 2017. Alors que son parti, les tories (conservateurs), dispose d’une majorité fine mais bien réelle au Parlement, elle convoque des élections. Une campagne calamiteuse plus tard, elle se retrouve minoritaire et contrainte à une alliance avec les Nord-Irlandais du DUP. Ou comment faire d’un parti insignifiant un partenaire forcé, aussi imprévisible que néfaste. Les dix petits députés de ce groupe, autrefois regardés comme excentriques et pas bien méchants, jouissent désormais d’un poids politique démesuré. Sans eux, pas d’accord. Ils auront d’ailleurs voté à chaque fois contre ses projets de Brexit.
Pleurs et voix qui saute
Vraiment, Theresa May semble avoir le chic pour se compliquer la vie. Et une certaine propension à enchaîner les humiliations publiques. La première fois qu’elle soumet son projet de Brexit au Parlement, il est rejeté par pas moins de 230 voix… De mémoire d’historiens, jamais un Premier ministre n’avait subi pareil affront à la Chambre des communes. Dans la rue, elle aura provoqué les manifestations les plus importantes depuis celles contre la guerre en Irak. Même la reine, qui ne commente jamais l’actualité politique, a laissé entendre que le pays était mal tenu et qu’il serait de bon ton d’y mettre un peu d’ordre.

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De quoi atteindre même les plus robustes. L’insubmersible May connaît alors des moments de faiblesse. Et, à la voir presque en pleurs au pupitre, la voix qui déraille, on se dit que la perversion est peut-être à chercher ailleurs. N’y a-t-il pas plutôt une forme de sadisme chez ses pseudo-alliés, qui démissionnent aux moments critiques et rejoignent l’armée des conspirateurs ? Chez les 27, qui l’accueillent avec des sourires et des tapes dans le dos à Bruxelles mais la renvoient à chaque fois à Londres avec un accord qui n’a aucune chance d’être voté ? Chez les téléspectateurs du monde entier, qui n’ont jamais été aussi nombreux à suivre les séances à la Chambre des communes ? À chaque rejet de son Brexit, les caméras zooment sur le visage de Theresa May. Combien de temps va-t-elle tenirUn chroniqueur du Financial Times estimait en novembre dernier qu’à regarder le triste spectacle des débats on avait l’impression qu’elle était la seule adulte dans la pièce. De fait, le vénérable palais de Westminster a pris des airs de garderie, au sein de laquelle May joue la prof dépassée et le speaker John Bercow, le directeur autoritaire.
Perdue au milieu des élèves turbulents, elle a parfois le regard qui part dans le vague. À quoi pense-t-elle ? À sa vie d’avant ? À sa circonscription ? Aux randonnées qu’elle aurait pu faire avec son mari dans les collines du Lake District ? Que diable suis-je allée faire dans cette galère, se dit-elle peut-être. Mais, en bonne Britannique, passée par les bancs d’Oxford, c’est plus vraisemblablement à Shakespeare qu’elle se raccroche dans les moments de doute. Et à son vaillant roi Lear : « Le poids de ce triste temps, nous devons le porter. »
Par Julien Peyron















