REPORTAGE. La Turquie poursuit son offensive dans la région d’Afrin, où un convoi de civils a été bombardé. Des milices syriennes soutiennent les forces kurdes.

Près du village de Basutê, à dix kilomètres au sud de l’agglomération (175 000 habitants en 2004, auxquels s’ajoutent des centaines de milliers de réfugiés), des tirs de sommation d’artillerie ont stoppé le convoi de plus de 130 véhicules – des bus, des vans, quelques voitures, des ambulances – remplis de civils venus de tout le nord de la Syrie pour protester contre l’offensive menée par la Turquie et des milices syriennes alliées. Puis une frappe est tombée au-dessus de la route. Les centaines de civils se sont réfugiés en panique dans le village en contrebas.
180 civils morts en 3 semaines
Depuis le 20 janvier, l’opération turque « Rameau d’olivier » vise à prendre le contrôle de l’enclave d’Afrin, qui fait partie de la « Fédération du nord de la Syrie », une alliance initiée par les Kurdes syriens (le « Rojava », Kurdistan de l’Ouest), mais comprenant des communautés arabes, yézidies, turkmènes, chrétiennes… C’est cette entité qui, au travers de ses troupes, les Forces démocratiques syriennes (FDS), a expulsé l’État islamique de Raqqa et de la majeure partie du nord du pays. D’après un rapport diffusé samedi 17 février par la représentation de la Fédération du nord de la Syrie, citant l’hôpital d’Afrin, l’opération « Rameau d’olivier » a déjà fait plus de 180 morts civils et 413 blessés en 3 semaines, entre le 20 janvier et le 13 février.
Le convoi frappé jeudi était composé uniquement de civils, qui ont fait route depuis les principales villes du nord de la Syrie. Depuis Qamishlo, au nord-est, siège politique de la Fédération du nord de la Syrie, sur plus de 700 kilomètres, pendant deux jours entiers, l’ambiance était festive, malgré les innombrables barrages militaires, les cahots des routes défoncées, et en dépit de l’actualité tragique du pays.
« L’État turc veut occuper Afrin et y rester, pour en changer la démographie, pour remplacer les populations qui y habitent [principalement des Kurdes, NDLR] par des réfugiés syriens, des familles des groupes affiliés à l’État turc », alertait, à Qamishlo, Fawza Youssef, 45 ans, coprésidente de la Fédération. La Turquie, elle, justifie l’opération par la lutte contre le terrorisme. Elle vise le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, mouvement révolutionnaire originaire de Turquie, dont la guérilla contre l’État turc dure depuis plus de trente ans. Et considère les YPG (Unités de protection du peuple), la milice kurde syrienne et la principale composante des FDS, comme une émanation directe du PKK. « Les YPG et le PYD [sa branche politique] font partie des institutions du nord de la Syrie. Le reste est de la propagande turque », assure quant à elle Fawza Youssef.
La traversée des zones contrôlées par le régime n’avait pas entamé l’insouciance du convoi, les danses et les chants se poursuivant jusqu’à l’entrée dans l’enclave et les tirs de l’artillerie ennemie. Afrin est séparée du reste de la Fédération et du Rojava par une centaine de kilomètres de zones contrôlées soit par les milices alliées des Turcs, soit par le régime syrien. Isolées, les forces kurdes d’Afrin ont donc fait appel à l’armée de Bachar el-Assad, en espérant qu’elle réagirait à une invasion étrangère.

Violemment persécutés jusque dans les années 2000, les Kurdes n’ignorent pas la brutalité du régime, mais jugent, selon les termes d’un membre du PYD, qu’il est « le moins mauvais des choix pour atténuer la souffrance des gens d’Afrin ». « Le projet de la Fédération ne remet pas en cause l’État syrien », explique pour sa part Fawza Youssef. « Mais il n’y a pas de négociations pour remettre l’administration d’Afrin au régime. Elles ne concernent que la sécurité militaire. » À la suite de ces négociations, lundi, des milices syriennes chiites voisines d’Afrin sont venues prêter main-forte aux FDS. Dans les zones du régime, le convoi de civils était, lui, acclamé par les villageois et les forces syriennes loyales à Bachar el-Assad, aux cris de « La Syrie unie ! »
C’est ce sentiment national qui a poussé Muhammad Ahmed el Fannam, un vieil homme arabe de Jezrah – une zone sous contrôle des FDS, le même village que celui de l’homme tué dans le bombardement –, à se joindre aux manifestants. « Je suis venu pour montrer notre solidarité », se justifie-t-il, réfugié dans une vieille maison en pierre du village de Basutê. « Nous sommes passés dans les zones du régime et nous n’avons eu aucun problème. Dès que nous sommes arrivés ici, Erdogan nous bombarde. On veut une Syrie unie. On ne veut pas d’ingérence ! […] On est venus en paix. Si le Conseil de sécurité de l’ONU ne fait rien, la Syrie va redevenir un bain de sang », explique-t-il, à l’aube au lendemain de la frappe. En fin de matinée, le convoi a fini sa route au compte-gouttes. Et les manifestations dans Afrin ont commencé.
PAR JÉRÉMY ANDRÉ, À AFRIN (SYRIE)


