Selon l’Insee, le pouvoir d’achat rapporté au nombre de personnes du foyer n’a pas augmenté depuis 2008. Une explication possible au ras-le-bol des Gilets jaunes.

© Idriss Bigou-Gilles
Voilà des éléments chiffrés qui devraient aider à comprendre l’irruption des Gilets jaunes. Dans sa dernière note de conjoncture parue mardi 18 décembre, l’Insee relève que le pouvoir d’achat* rapporté à la taille du foyer (par unité de consommation, comme disent les spécialistes) n’a pas augmenté depuis 10 ans, c’est-à-dire depuis l’éclatement de la crise financière. L’augmentation positive du pouvoir d’achat global masque donc une stagnation inédite liée, notamment, à l’augmentation du nombre de familles monoparentales – dont l’adulte est le plus souvent une femme – et aux décohabitations les plus fréquentes.
Publié en octobre, un recueil de l’Insee sur l’économie française permet de compléter cette vision, en tenant aussi compte des dépenses dites « contraintes » ou « pré-engagées », qui restreignent le revenu réellement disponible pour faire de véritables choix de consommation. Il s’agit de dépenses liées à des contrats difficilement renégociables rapidement comme les abonnements de téléphonie mobile et de télévision, les assurances, les factures d’énergie, les dépenses en logement, les frais de cantine ou les services bancaires, etc. Or, ces dépenses pré-engagées ne cessent d’augmenter. En 2017, elles ont atteint plus de 29 % du revenu disponible brut.
« L’alourdissement des dépenses pré-engagées, notamment à partir de 2003, a pu entretenir chez les ménages le sentiment d’un certain appauvrissement, confortant la perception d’un décalage avec la mesure effective du pouvoir d’achat. Toutefois, il faut garder à l’esprit que, sur le long terme, cette montée en puissance s’est accompagnée d’une diminution du poids des biens de première nécessité (alimentaire et habillement) dans leur budget, compte tenu de l’élévation générale du niveau de vie », explique l’Insee. Il faut aussi noter que les « dépenses contraintes » sont bien plus importantes pour les ménages pauvres et modestes que pour les autres, notamment s’ils sont locataires du parc privé et non pas propriétaires. Elle peut atteindre 71 % pour les personnes seules, selon la Drees.

L’effet de la hausse de la CSG
À cette tendance de long terme s’est ajouté l’effet explosif du calendrier des mesures fiscales du gouvernement d’Emmanuel Macron en 2018. « L’optimisme a pu ponctuellement revenir en 2017, en lien avec le retour d’une croissance relativement solide et à la faveur des élections présidentielles, il s’est progressivement dégradé tout au long de l’année 2018, reflétant probablement en partie le calendrier des mesures fiscales, et cela, malgré la hausse du pouvoir d’achat prévisible au quatrième trimestre », écrit ainsi l’Insee. La CSG a augmenté dès le 1er janvier. Si, pour les salariés et les fonctionnaires, cette hausse a été compensée dès le début de l’année (les salariés ont même vu une légère augmentation sur leur fiche de paie), cela n’a pas été le cas pour les retraités, assez nombreux sur les ronds-points depuis le début de la contestation.
L’enquête mensuelle de conjoncture de l’Insee, réalisée chaque mois depuis 1987, interroge 2 000 ménages sur leur situation personnelle passée et future (capacité d’épargne, situation financière, etc.) ainsi que sur la situation économique française en général (chômage, opportunité de faire des achats importants, opportunité d’épargner, etc.). Elle permet donc d’avoir une idée de la perception qu’ils ont de leur pouvoir d’achat. « Le solde d’opinion sur la situation financière personnelle future suit relativement bien l’évolution du pouvoir d’achat du revenu des ménages. De même, le solde relatif à l’opportunité d’effectuer des achats importants fournit une indication sur la tendance de leur consommation », relève l’Insee.
Les retraités font part de leurs craintes
Ces enquêtes montrent que les plus aisés, qui ont profité de la baisse de la fiscalité du capital via la suppression de l’ISF, remplacé par un impôt sur la seule fortune immobilière et au travers de la taxe à taux unique de 30 % sur les revenus du capital, se sont montrés plus optimistes sur l’évolution future du niveau de vie en France que les ménages plus modestes cette année, « bien que leur opinion converge en fin d’année ». Mais cela ne se retrouve pas sur la situation personnelle et sur l’opportunité d’effectuer des achats importants.
Il faut aller plus dans le détail pour percevoir des différences. Les réponses des ménages modestes en emploi sur l’opportunité d’effectuer un achat important se dégradent ainsi « plus fortement en 2018, alors que (celles) des ménages en emploi les plus aisés semble légèrement en hausse sur l’année »
On observe, par ailleurs, un écart très net entre les réponses des actifs et celles des pensionnés. « La perception par les retraités de leur situation financière future semble effectivement plus dégradée que celle des actifs : depuis la mi-2017, l’écart s’est nettement creusé entre le solde d’opinion des retraités et celui des ménages dont le répondant est en emploi. Ce constat est également visible sur le solde relatif à leur situation financière personnelle passée, avec une baisse marquée début 2018, au moment de la hausse du taux de CSG. La situation financière personnelle déclarée par les ménages en emploi s’est également dégradée depuis le début de l’année, mais dans une moindre proportion ».
* rapport entre l’évolution de l’ensemble des revenus touchés et des prix)
Opportunités d’achat :
Dans la situation économique actuelle, pensez-vous que les gens aient intérêt à faire des achats importants ? (meubles, électroménager, matériels électroniques ou informatiques…)
– oui, le moment est plutôt favorable (+)
le moment n’est ni favorable ni défavorable
– non, le moment est plutôt défavorable (-).
Situation financière personnelle future :
Pensez-vous que, au cours des douze prochains mois, la situation financière de votre foyer va…
– nettement s’améliorer (+)
– un peu s’améliorer (+)
– rester stationnaire
– un peu se dégrader (-)
– nettement se dégrader (-).
Situation financière personnelle passée :
Au cours des douze derniers mois, la situation financière de votre foyer
– s’est nettement améliorée (+)
– s’est un peu améliorée (+)
– est restée stationnaire
– s’est un peu dégradée (-)
– s’est nettement dégradée (–).
Niveau de vie futur en France :
À votre avis, au cours des douze prochains mois, le niveau de vie en France, dans l’ensemble va…
– nettement s’améliorer (+)
– s’améliorer un peu (+)
– rester stationnaire
– se dégrader un peu (-)
– nettement se dégrader (-).




