La Russie dans le monde : quelles singularités ?

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Par Anne de TINGUYLaurent CHAMONTIN, le 30 mai 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Anne de Tinguy est professeur des universités émérite, INALCO, historienne et politologue au CERI (Sciences Po / CNRS), spécialiste de la politique étrangère de la Russie et de l’Ukraine. Elle est l’auteur du Que sais-je ? sur “Les relations soviéto-américaines” (1987) ; de “La Grande Migration. La Russie et les Russes depuis l’ouverture du rideau de fer” (2004) et de “Moscou et le monde – L’ambition de la grandeur : une illusion ?” (2008). Anne de Tinguy vient de diriger “La Russie dans le monde“, CNRS édition.
Propos recueillis par Laurent Chamontin, diplômé de l’École Polytechnique, écrivain et russophone. Membre du Conseil scientifique du Diploweb.com.

Anne de Tinguy vient de diriger “La Russie dans le monde“, CNRS édition. Elle caractérise ici le rapport de la Russie au monde extérieur, fait le bilan de près de 20 ans d’action extérieure de V. Poutine et s’interroge sur l’avenir de la Russie. 
Un document de référence qui sera précieux pour la mise en oeuvre du nouveau programme de spécialité Géopolitique en classe de Première, thème 2, axe 1 : une puissance qui se reconstruit après l’éclatement d’un empire : la Russie depuis 1991.

Laurent Chamontin (L. C. ) : Vous vous penchez dans “La Russie dans le monde” (CNRS édition) sur le rapport de la Russie au monde extérieur. Celui-ci a-t-il une spécificité ? Comment l’abordez vous ?

Anne de Tinguy (A. de T.) : Dans le cas de la Russie comme de tout autre pays, le rapport au monde extérieur est complexe : il est fonction de son identité en tant qu’acteur international et de ses ambitions. Il est influencé par les forces profondes qui orientent l’action de ses dirigeants. Il est le résultat de dynamiques internes et externes, le fruit des politiques élaborées par l’Etat et d’actions d’acteurs non étatiques. Il est soumis à la contrainte des moyens dont dispose le pays, il se construit dans un contexte international dont celui-ci ne peut faire abstraction. Il est lié à la vision qu’il a du monde et aux regards portés sur lui par le monde extérieur. Dans le cas de la Russie, ce rapport a une spécificité qui est notamment liée à sa géographie –vous avez, vous aussi, très justement souligné dans un de vos derniers ouvrages [1] que dans ce pays « l’espace est un acteur à part entière » -, à son histoire, fortement marquée par la puissance et la violence, à son rapport à l’Europe et à l’Eurasie. Il ne peut être compris qu’en tenant compte de cette spécificité ainsi que de l’articulation entre l’interne et l’externe.

Pour explorer ce rapport au monde extérieur, l’ouvrage accorde une attention particulière aux perceptions et aux représentations, qui jouent, nous le savons tous, un très grand rôle dans les relations internationales. Les auteurs se sont penchés sur la vision que la Russie a du monde, sur la réalité de la place qu’elle occupe sur la scène internationale et sur les regards portés sur elle par le monde extérieur. C’est une approche qui a été stimulante : le croisement des regards russes et étrangers renvoie de la Russie des images très contrastées. Il révèle de profonds décalages entre les représentations du monde qui prévalent à Moscou et celles de la Russie dans le monde. L’image de leur pays que les dirigeants russes souhaitent produire et diffuser ne correspond qu’en partie à la réalité des moyens dont elle dispose pour influer sur les évolutions internationales et aux images qu’elle renvoie d’elle-même. Les décalages ainsi révélés sont une des clefs d’explication des fortes tensions que nous observons depuis maintenant plusieurs années.

L. C. : Vous insistez sur la complexité de la Russie et des politiques qu’elle mène. Est-il vraiment si difficile de comprendre ce pays ?

A. de T. : La Russie a toujours été un objet compliqué à appréhender. Du fait des bouleversements qu’elle vit depuis maintenant plusieurs décennies, elle l’est particulièrement aujourd’hui. La “perestroïka” gorbatchévienne à la fin des années 1980, la fin de la Guerre froide en 1989-1990, l’effondrement du système soviétique et l’éclatement de l’URSS en 1991 ont bouleversé ses relations avec le monde extérieur. Depuis ces événements, les évolutions ont été très fortes, parfois contradictoires, souvent vécues comme dramatiques. Au fond, depuis 1991, la Russie, qui est en perpétuelle quête d’identité, n’est pas encore parvenue à redéfinir de manière stable les fondamentaux de ses rapports au monde extérieur. La décision qu’elle a prise en 2014 d’annexer la Crimée et d’intervenir dans le Donbass aux dépens de l’Ukraine est à l’origine d’un nouveau séisme : elle a eu et continue à avoir des répercussions sur ses relations avec l’Ukraine, les autres Etats de son ancien empire et ses partenaires occidentaux, en fait sur l’ensemble de sa politique étrangère. La Russie veut être considérée comme un acteur majeur de la vie internationale : cet objectif ne fait guère de doute. Mais les moyens mobilisés pour l’atteindre sont complexes, parfois contradictoires. Les tenants et les aboutissants des actions qu’elle entreprend sont souvent difficiles à appréhender, d’où des divergences dans les analyses faites à l’étranger. La Russie est un sujet clivant.

L. C. : V. Poutine est au pouvoir depuis près de vingt ans : quel est le bilan de son action extérieure ? La Russie est revenue, au Moyen-Orient et ailleurs, sur le devant de la scène : faut-il en conclure qu’elle est redevenue une grande puissance ?

A. de T. : L’annexion de la Crimée, son intervention dans le Donbass, ses initiatives au Moyen Orient, en particulier en Syrie, les soupçons d’ingérence dans les campagnes électorales aux Etats Unis et dans plusieurs pays européens, l’affaire Skripal, etc. l’ont propulsée sur le devant de la scène : la Russie est aujourd’hui largement considérée comme un acteur incontournable. Paradoxalement, elle est aussi un pays en déclin. Au fil du temps, elle a subi dans la vie internationale de sérieux revers, en particulier dans l’ex-URSS, elle a ruiné sa relation à l’Ukraine et fragmenté l’espace postsoviétique, elle s’est aliéné une bonne partie des pays occidentaux, elle s’est de plus engagée dans un incertain virage vers l’Asie, etc. Et en interne, elle peine à relever les immenses défis auxquels elle est confrontée. Elle reste une économie de rente faiblement productive. Et comme le montre Julien Vercueil dans le chapitre consacré à sa place dans l’économie mondiale, elle est impuissante à se protéger des chocs extérieurs. Ce que révèle l’analyse que fait Olga Belova de son insertion dans l’espace culturel mondial, c’est sa grande difficulté à se renouveler. La culture est pourtant un domaine dans lequel elle a d’immenses atouts.

L. C. : Si je vous comprends bien, le bilan de la politique poutinienne n’est pas assuré : l’avenir de la Russie vous semble-t-il incertain ?

A. de T. : Oui, la question de l’héritage que V. Poutine laissera lorsqu’il quittera le pouvoir (en 2024 ?) reste ouverte. Laissera-t-il derrière lui une Russie moderne et puissante ou un pays en déclin ? La réponse à la question dépendra en grande partie de la politique de modernisation du pays qu’il mènera… ou ne mènera pas. Pour le moment, les perspectives ne sont guère encourageantes. Son positionnement sur la scène internationale est une autre des questions essentielles qui se posent. La Russie fait partie de l’Europe : culturellement, démographiquement, économiquement, le centre de gravité du pays se situe dans la partie européenne du territoire. Cependant le Kremlin a initié une politique de pivot vers l’Asie Pacifique et les émergents, en s’appuyant de plus en plus sur son partenariat avec Pékin. Quelles seront les répercussions de cette politique ? Il y a là un enjeu majeur pour l’avenir du pays. Son rapport à son ancien empire en est un autre.

L. C. : Vous évoquez « un incertain virage vers l’Asie » : pourquoi incertain ?

A. de T. : En Asie-Pacifique, la politique russe a donné des résultats indéniables. Le partenariat avec la Chine, qui s’est développé dans tous les domaines, est un des grands succès de l’action extérieure de la Russie. Moscou est aujourd’hui à Pékin un partenaire apprécié. L’intensité du dialogue politique entre les deux pays, la proximité qu’ils affichent, la concordance de moult des positions qu’ils prennent sur la scène internationale, leur commun discours sur la fin d’un monde occidentalo-centré, etc. font de ce partenariat un élément structurant du système international. Mais ce partenariat est de plus en plus asymétrique, notamment du fait de déséquilibres économiques et démographiques croissants. Au moment de l’effondrement de l’URSS, les deux économies étaient à peu près au même niveau, aujourd’hui le PIB de la Chine est 8,5 fois celui de la Russie. La Chine est la deuxième puissance économique mondiale, la Russie n’est qu’au douzième rang des économies dans le monde. Ce décalage a une traduction politique : il complique la notion de « dialogue sur un pied d’égalité » si prisée à Moscou et pèse sur son pouvoir de négociation. Pour Pékin, la Russie n’est qu’un partenaire économique parmi d’autres et elle est avant tout un fournisseur de matières premières. En revanche, pour Moscou, en particulier depuis la crise ukrainienne, Pékin est un partenaire essentiel, ce qui conduit le Kremlin à mettre en avant leurs intérêts communs et à minimiser ce qui pourrait déboucher sur des tensions. La convergence des intérêts et des positions des deux Etats est pour autant loin d’être totale.

L. C. : Quel est, à vos yeux, le problème qui pèse le plus lourdement sur l’avenir des positions internationales de la Russie ?

A. de T. : Je réponds sans hésitation : l’Ukraine et l’espace postsoviétique. Près de trente ans après la disparition de l’URSS, le passé continue à imprégner le regard porté par Moscou sur son ancien empire, ce qui bride sa capacité à se renouveler. La Russie n’est plus un empire, mais elle mène une politique qui est encore aujourd’hui marquée par un esprit néo-impérial très prononcé. Les évolutions ont été fortes, les échecs nombreux et sérieux. Pour autant, le regard russe ne se transforme pas en profondeur. Le Kremlin continue à avoir du mal à reconnaître la pleine souveraineté des Etats de la région et à considérer que des Etats extérieurs à la zone, en particulier occidentaux, puissent y être des acteurs légitimes. Aux yeux des Russes, « l’étranger proche » n’est pas à mettre sur le même plan que l’étranger : il est la région des intérêts fondamentaux de la Russie dans laquelle elle entend garder une influence prédominante. Or dans cet espace, les regards très divers portés sur la Russie ont en commun d’être imprégnés par une volonté d’indépendance à l’égard de leur grand voisin. « Les sujets d’hier », résument très justement Bayram Balci et Emmanuelle Armandon, « ne contestent pas le maintien d’une influence russe », mais ils entendent être indépendants et attendent de Moscou qu’il respecte leurs choix et les traite avec « une certaine dignité », ce qui n’est pas toujours le cas.

Au sein de cet espace, la question ukrainienne a été et reste un facteur majeur d’évolution. Et elle est, à mes yeux, pour les Russes une tragédie qu’ils ne parviennent toujours pas à surmonter. En dépit de la proximité entre les deux peuples et de l’image globalement positive dont la Russie a longtemps bénéficié, les relations entre eux sont de longue date tumultueuses et douloureuses. L’Ukraine aurait pu être un pays ami qui aurait fait le lien entre l’est et l’ouest de l’Europe. Elle est le grand échec de la diplomatie russe. Alors qu’ils étaient mieux placés que quiconque pour comprendre la réalité de la volonté d’indépendance des Ukrainiens, les Russes ne l’ont pas comprise, encore moins acceptée. En 2014, le Kremlin a cherché une nouvelle fois à forcer le destin pour tenter d’inscrire l’Ukraine dans une relation privilégiée qui serait durable, voire définitive. Avec les résultats que nous connaissons. Si l’Ukraine réussit la grande entreprise de réformes et de modernisation dans laquelle elle est engagée, elle sera un formidable pôle d’attraction dans l’espace postsoviétique, y compris en Russie.

L. C. L’attitude de la Russie vis-à-vis de la révolution qui a éclaté en Arménie au printemps 2018 a été très différente de celle à l’égard de Maïdan. Comment l’analysez vous ?

A. de T. : La Russie a eu, en effet, une attitude très différente en Arménie
 [2]. Elle n’a pas eu recours à son habituel discours sur des révolutions qui seraient le fruit de manipulations occidentales dont le but serait de l’affaiblir. Et elle ne semble pas s’être ingérée dans les événements. Cette modération signifie-t-elle que le Kremlin a tiré les leçons des échecs subis en Ukraine ? A-t-il pris conscience que s’opposer à un mouvement populaire pour soutenir un régime impopulaire risquait de provoquer de nouvelles ruptures dans l’espace postsoviétique et de nouvelles tensions avec les pays occidentaux ? Une autre explication pourrait résider dans les dépendances de l’Arménie à son égard et dans le fait que la révolution dite de velours n’y a pas eu de dimension antirusse. Ni les manifestants ni Nikol Pachinian, leader du mouvement de protestation, aujourd’hui Premier ministre, n’ont remis en cause les liens très étroits que l’Arménie a avec la Russie et son appartenance à l’Union économique eurasienne et à l’Organisation du Traité de sécurité collective, deux organisations dominées par la Russie. Ce petit pays du Caucase du sud, qui est en conflit avec l’Azerbaïdjan à cause du Haut-Karabakh, est, rappelons-le, très dépendant de la Russie dans les domaines sécuritaire et économique. Son cas est d’autant plus remarquable que Erevan, tout en maintenant des liens très étroits avec la Russie, développe une relation forte avec l’Union européenne.

L. C. : La question ukrainienne est aussi un sujet de tensions entre la Russie et l’Occident. Comment voyez-vous évoluer cette relation ?

A. de T. : Il y a là un autre sujet de préoccupation pour le devenir de la Russie : l’Europe est un voisin et un partenaire naturel pour la Russie. La dégradation actuelle de leurs relations ne correspond aux intérêts ni de l’une ni de l’autre. Elle ne date pas de la crise ukrainienne, mais jamais depuis 1991 elle n’a été aussi loin. Basé sur des valeurs supposées communes et sur une convergence des intérêts économiques, le paradigme qui fondait jusqu’en 2014 leur partenariat avait pour finalité un ancrage de la Russie au monde occidental. Celui-ci était certes imparfait, mais considéré comme ayant une dynamique positive : en dépit de tensions récurrentes, parfois très vives, les liens avec la Russie créant solidarités et interdépendances, l’idée dominante était qu’une logique d’association prendrait le dessus, que la Russie était un partenaire difficile, mais nécessaire. En 2014, ce paradigme a volé en éclats. La crise en Ukraine, dont Russes et Occidentaux font des lectures fondamentalement différentes, marque un tournant. Le discours anti-occidental très présent à Moscou, l’affaire Skripal, la manipulation de l’information à laquelle plusieurs pays occidentaux accusent la Russie de se livrer, les ingérences ou tentatives d’ingérence dans les processus électoraux de plusieurs pays confortent en Europe la perception d’une Russie qui cherche à déstabiliser l’UE, d’une Russie qui est un défi, voire une menace pour la sécurité européenne. Russes et Occidentaux sont aujourd’hui englués dans une spirale d’incompréhension et de méfiance.

Copyright Mai 2019-de Tinguy-Chamontin/Diploweb.com

Category: International

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